Il y a des noms dans le jeu vidéo qui finissent par s’imposer avec le temps, que ce soit par leur esthétique, leur gameplay ou l’histoire qu’ils racontent. Disco Elysium, paru en 2019 puis réédité en version Final Cut en 2021 par ZA/UM, fait clairement partie de cette catégorie. Le studio y développait un univers aussi riche que complexe, au point que, des années après sa sortie, les fans continuent encore de s’y replonger avec plaisir. C’est donc avec une certaine excitation que les joueurs attendaient le nouveau projet du studio : Zero Parades: For Dead Spies. Le titre parvient-il à retrouver la formule et l’ambiance qui ont fait le succès de son prédécesseur ? Réussit-il également à s’en démarquer pour proposer une expérience réellement nouvelle, aussi bien pour les habitués que pour les nouveaux venus ? Retour en détail avec notre test
Test réalisé sur PC à l’aide d’une copie numérique envoyée par l’éditeur
L’héritage de Disco Elysium
Digne héritier de Disco Elysium, Zero Parades: For Dead Spies commence de manière aussi énigmatique que son prédécesseur. Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas d’une suite directe. C’est une nouvelle histoire proposée par le studio ZA/UM. Une ambiance étouffante s’installe dès les premières minutes. Des lignes de dialogue s’enchaînent. Une musique inconfortable accompagne l’ensemble. Le travail sonore prend rapidement le joueur aux tripes, sans qu’il comprenne encore les enjeux de l’introduction. Un chaos omniprésent règne, aussi bien dans l’esprit de notre protagoniste que dans la ville qui l’entoure.
Zero Parades: For Dead Spies nous plonge dans la vie d’une espionne à bout de souffle : Hershel Wilk, plus connue sous le nom de Cascade. Durant cette courte introduction, les explications restent succinctes. Il y a cinq ans, Cascade fut responsable de l’échec d’une mission de la plus haute importance. Ses proches comme ses contacts l’ont abandonnée, rejetant entièrement sur elle la faute de cet incident. Désormais appelée pour une nouvelle mission de grande envergure, l’espionne voit en celle-ci une chance de se racheter. Malheureusement, rien ne se passera comme prévu, et les enchevêtrements sanglants d’intérêts humains et de motivations obscures feront pleinement partie de l’expérience proposée.
Après une introduction aussi sombre que cryptique, Zero Parades pousse le joueur à replonger dans les événements du passé afin d’affronter ses propres démons sans pour autant perdre la raison. Dans cette même logique, à l’image de Disco Elysium et de cette page blanche que représente son protagoniste, le jeu nous laisse façonner un personnage qui correspond à notre manière de jouer. Une mécanique diablement efficace, propre aux jeux de rôle et au JdR en général, permet ainsi d’avancer progressivement dans l’aventure : retrouver ses souvenirs et comprendre les véritables enjeux de cette mission plus laborieuse qu’elle n’y paraît.
Dans cette optique, le joueur est invité à définir la personnalité de Cascade dès le début du jeu en choisissant parmi trois archétypes : Kinetic, Charismatic et Analytical. L’arbre des facultés se voit ainsi réduit à trois branches (Action, Relation et Intellect), contre quatre dans le précédent jeu. Un choix largement suffisant pour une première partie. Et pour ceux qui souhaiteraient multiplier les runs, il est également possible de créer une personnalité entièrement personnalisée, pour le plus grand plaisir des puristes.

Malgré ce choix initial, il reste nécessaire de surveiller attentivement l’état mental de Cascade. Trois traits principaux entrent en jeu : la fatigue, l’anxiété et la folie. À cela s’ajoutent les points attribués aux quinze facultés réparties dans l’esprit de la jeune femme. Comme tout RPG narratif, Zero Parades: For Dead Spies met constamment en relation ces différents aspects psychologiques. Le jeu propose ainsi de nouvelles réponses, peut induire le joueur en erreur ou modifier l’approche d’une situation.
Des compétences au cœur du système
Les différentes compétences sont une notion primordiale dans ce jeu. Elles déterminent la réussite ou l’échec de nombreuses situations. Chaque action repose sur un lancer de dés influencé par les points investis dans la faculté concernée. Zero Parades: For Dead Spies reprend ainsi les bases du jeu de rôle papier avec beaucoup de pertinence. Forcer une porte ou charmer un PNJ nécessite un lancer de dés lié à la compétence adéquate. Un pourcentage de réussite est affiché à l’écran, et son issue est décisive. Les actions précédentes peuvent procurer des bonus ou des malus, augmentant ou diminuant ce pourcentage.
De son côté, l’inventaire de Cascade permet de personnaliser le personnage selon les envies du joueur. Certaines tenues offrent également des bonus supplémentaires dans plusieurs compétences. Concernant l’interface, le jeu conserve une approche épurée et lisible. Inventaire, arbre des facultés et carte se comprennent dès les premières minutes.


L’échec d’une action ne signifie pas forcément la mort du personnage. Certaines situations compliqueront simplement la progression. D’autres bloqueront temporairement certains contenus. Il faudra alors gagner suffisamment d’expérience pour améliorer la compétence concernée et réessayer. Cependant, certaines actions peuvent mener à un véritable game over, que ce soit à cause d’un échec critique ou parce qu’un PNJ aura fait augmenter drastiquement l’un des trois traits principaux du personnage, poussant Cascade dans ses retranchements. Ce système rend les conversations et la progression particulièrement prenantes. Le joueur ne sait jamais si la prochaine interaction sera anodine ou décisive. Une simple discussion peut même mener à une issue fatale.
Heureusement, il est possible de rééquilibrer ces états de différentes manières. Points de compétences, médicaments achetés, alcool ou cigarettes trouvés au fil de l’aventure permettent d’y parvenir. Les choix du joueur dans chaque conversation et chaque action ont donc un impact immédiat et significatif. Une approche qui renforce fortement l’implication dans l’expérience.
Petite nouveauté, et non des moindres : Zero Parades: For Dead Spies propose les Rencontres Dramatiques. Le temps s’y fige et le joueur doit prendre des décisions cruciales dans l’instant. Plusieurs choix sont proposés, chacun lié à une compétence précise. Dans cet espace suspendu, il est impossible de modifier son équipement pour améliorer ses chances de réussite : il faut agir avec les probabilités affichées. Les dés décident alors du destin de Cascade, en bien comme en mal. Cette mécanique apporte un vrai vent de fraîcheur à un gameplay très proche de celui de Disco Elysium. La formule est réussie, même si elle est utilisée avec parcimonie. Ces séquences sont d’autant plus marquantes qu’elles restent rares, renforçant leur tension lorsqu’elles surviennent.

Par ailleurs, Zero Parades: For Dead Spies utilise également un système de conditionnement mental. Les espions peuvent façonner leur esprit afin de s’adapter aux situations rencontrées. Il est donc logique de pouvoir modeler celui de Cascade avec ses propres convictions. Ces conditionnements se débloquent au fil des actions effectuées ainsi que des quêtes principales ou secondaires. Ils sont accessibles via un écran dédié et permettent eux aussi d’améliorer certaines compétences. Sur le papier, ce système offre de nombreux avantages, mais il peut également se retourner contre Cascade dans certaines situations. Il devient donc essentiel de bien réfléchir avant de les choisir. Il est d’ailleurs possible d’en ajouter de nouveaux ou d’en remplacer d’autres en échange de points de compétences, ce qui renforce encore le poids de chaque décision.
Une densité narrative assumée
Vous l’avez donc compris, l’histoire de Zero Parades: For Dead Spies est complexe, mais repose essentiellement sur la gestion de l’arbre de facultés et des différents points de compétences. Comme tout bon RPG, la quantité de quêtes secondaires est conséquente. La force du titre de ZA/UM réside dans sa capacité à proposer des scénarios annexes qui s’imbriquent parfaitement dans la quête principale. Parler à un PNJ peut ainsi débloquer une nouvelle zone, ouvrant la voie à de nouvelles hypothèses concernant la mission de Cascade. Et plus le jeu avance, plus les jets de dés nécessitent des pourcentages de réussite élevés.

Chaque quête apporte des éléments essentiels pour comprendre le déroulement de l’histoire, mais permet aussi d’enrichir un lore déjà extrêmement dense. La multitude de personnages, chacun doté de sa propre personnalité et de son propre design, rend leur découverte particulièrement intéressante. On prend plaisir à en apprendre davantage sur eux et leur entourage. Ce ne sont pas de simples PNJ posés dans le décor : ils vivent et évoluent. Le cycle jour/nuit renforce également cette impression de vie au sein de cette ville délabrée. Certains personnages ne sont présents qu’à certaines heures, tandis que de nouvelles interactions deviennent possibles selon le moment de la journée. Après tout, il est plus simple de s’introduire chez quelqu’un de nuit qu’en plein après-midi.
Par ailleurs, le titre ne se distingue pas uniquement par son intrigue principale, mais aussi par ses thématiques adjacentes, qu’elles soient sociétales, religieuses ou politiques. L’univers est riche et dense : chaque interaction ajoute une couche supplémentaire de complexité à une histoire déjà particulièrement fournie. Zero Parades: For Dead Spies n’est pas à mettre entre toutes les mains : comme tout jeu narratif, la richesse de son scénario séduira certains joueurs mais pourra en rebuter d’autres par son exigence. Heureusement, la présence d’une traduction française permettra à un public plus large de profiter pleinement de l’expérience.
On ne s’ennuie donc jamais dans ce titre, tant l’univers invite à explorer et à découvrir chaque facette de ses personnages, disséminés dans une ville à taille humaine mais extrêmement vivante. Ainsi, la durée de vie varie en fonction de l’investissement du joueur. Pour une première partie classique, il faudra compter environ une quarantaine d’heures de jeu, pour un prix plus que raisonnable. Bien entendu, cela dépendra des choix effectués et du parcours emprunté au fil de l’aventure. Le rythme de l’aventure est maîtrisé, on ne ressent jamais de périodes de creux. Les phases d’explorations, de réflexion, de narration et de gameplay s’enchaînent naturellement. On sent vraiment que le joueur et Cascade progressent tout au long de l’épopée, main dans la main. Parfois ne faisant plus qu’un face à la vérité et à la folie du scénario.
Une ambiance à écouter autant qu’à vivre
Après de nombreuses heures passées dans cet univers, on mesure pleinement la qualité de son écriture. Ses différentes quêtes brillent autant que la direction artistique du titre. Le jeu reste bavard, très bavard, avec des dialogues parfois longs pour le type d’interaction proposé. Cependant, c’est précisément ce qui faisait le charme de Disco Elysium. Une approche que l’on retrouve ici dans Zero Parades: For Dead Spies. Le titre séduira donc avant tout les amateurs du genre. Ceux qui apprécient les longues conversations y trouveront facilement leur compte. D’autres pourraient cependant perdre le fil face à la densité des propos.
Visuellement, le jeu impressionne. On sent clairement l’héritage artistique de ZA/UM dans cet opus. Les ambiances varient fortement d’une zone à l’autre, chacune possédant une identité propre. On passe de l’une à l’autre en quelques pas, et chaque environnement regorge de petits détails qui continuent de surprendre, même après plusieurs heures de jeu. Le monde semble vivre autour de Cascade, indépendamment de sa présence. Les animations sont justes et pleines de vie. Le joueur peut également zoomer ou dézoomer pour adapter sa lecture de l’espace, soit en prenant du recul, soit en se rapprochant au plus près de l’action. Cette liberté renforce une atmosphère à la fois contemplative et oppressante. On regrettera cependant une maniabilité à la souris parfois perfectible, même si le passage entre clavier/souris et manette se fait sans difficulté.

Enfin, il serait impossible de parler de Zero Parades: For Dead Spies sans évoquer son ambiance sonore. Le doublage est particulièrement réussi : les intonations des différents protagonistes, ainsi que celles des facultés de Cascade, sont interprétées avec justesse. On est rapidement absorbé par les échanges et les émotions, au point d’oublier que l’on observe l’histoire à travers les yeux du joueur plutôt que ceux de Cascade. La bande-son, plus subtile dans les moments calmes et plus intense lorsque la tension monte, accompagne parfaitement l’action. Elle n’est peut-être pas toujours mémorable en elle-même, mais elle sert efficacement l’ambiance sombre et instable du titre. Même ses silences sont cohérents : ils installent une tension palpable, comme si quelque chose était sur le point de basculer à tout instant.
Verdict
Dès le début, Zero Parades: For Dead Spies semblait destiné à devenir un grand nom du genre. Après plusieurs heures passées à découvrir cet univers riche visuellement, sur le plan sonore et psychologique, on ne peut que saluer le travail accompli par le studio ZA/UM. Le studio signe ici une nouvelle prouesse. Son univers est prenant et reprend les bases de Disco Elysium tout en y apportant une touche de nouveauté appréciable pour les habitués. Les nouveaux venus y trouveront également leur compte, malgré un lore dense et une narration parfois complexe à appréhender. Son ambiance générale saura séduire les amateurs de jeux de rôle et de RPG narratifs, malgré des dialogues parfois trop longs et des déplacements parfois fastidieux au clavier/souris. Une expérience exigeante, mais marquante. Une véritable pépite pour les puristes.
Points forts
- Une qualité d'écriture exceptionelle
- Une DA visuelle et sonore soignée
- Un jeu qui s'adapte aux choix de chacun
- Arbre de facultés complet et flexible
- Nombreuses thématiques abordées
- Très bonne durée de vie avec une forte rejouabilité
- Bon rappel du gameplay en mode jeu de rôle
- Digne héritier de Disco Elysium
Points faibles
- Une histoire un poil complexe
- Déplacements parfois fastidieux en clavier souris
- Des dialogues internes parfois trop longs
